Ludvine Schmitz – Blasphèmie

PHARE FM
Ludvine Schmitz - Blasphèmie
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Ludvine :  Aujourd’hui nous posons l’épineuse question de la tolérance de nos démocraties envers le blasphème.

PHARE FM : Problème ô combien d’actualité, Ludvine! Existe-t-il un délit de blasphème en Europe?

Ludvine : Oui. L’Angleterre est le seul pays à avoir totalement aboli le délit de blasphème. Ailleurs, on a 3 degrés de législation. Le premier représenté en Italie, en Grèce et en Irlande jusqu’en 2018. Pour ces pays  le délit de blasphème existe car une vérité est considérée par la collectivité comme sacrée. Le 2ème degré se rencontre en Autriche, en Allemagne, en Espagne: on veut y préserver le sentiment des croyants. L’Allemagne, par exemple, punit jusqu’à 3 ans d’emprisonnement quiconque injurie publiquement une communauté de croyants lorsque l’ordre public est troublé. Le 3ème degré c’est l’exemple français: on condamne l’hostilité envers un groupe ou un individu.

PHARE FM : Plus précisément?

Ludvine : Chez nous la Déclaration des droits de l’homme de 1789 a officialisé la liberté d’expression. En 1881 une loi abolit le délit de blasphème. Mais en 1972 la loi Pleven l’amende en créant les délits d’injure, de diffamation et de provocation à la haine, à la violence ou à la discrimination en raison de l’appartenance ou de la non-appartenance à une race, une ethnie, une nation ou une religion. Cela peut paraître flou. En 2007 les juges précisent la position française dans l’affaire des caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo: on peut insulter une religion, ses figures et ses symboles, mais il est interdit d’insulter les adeptes d’une religion.

PHARE FM : Les juges sont-ils aujourd’hui unanimes?

Ludvine : C’est délicat. En 2018 Elisabeth Sabaditsch-Wolff fit appel à la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Elle avait qualifié le prophète Mahomet de « pédophile » lors d’une conférence du parti d’extrême-droite autrichien et trouvait que sa condamnation pour blasphème, par la justice autrichienne, contredisait la liberté d’expression ancrée dans la Convention européenne des droits de l’homme. Mais la Cour Européenne valida le verdict au nom de la «préservation de la paix religieuse». Ce concept prévaut depuis pour les pays de l’Union Européenne.

PHARE FM : L’ONU fait-elle aussi des recommandations?

Ludvine : Oui, son Rapporteur spécial sur la liberté de religion ou de croyance, Ahmed Shaheed, s’est prononcé lors du Plan d’Action de Rabat et de la Déclaration de Beyrouth sur «La foi pour les droits». Face aux pays musulmans qui condamnent encore à mort pour blasphème, l’expert indépendant de l’ONU souligne que liberté d’expression et de religion vont de pair. Sans liberté d’expression, on assiste, je cite, «à une résurgence des lois anti-blasphème, anti-apostasie et anti-conversion». Ahmed Shaheed prévient: les lois de censure voulant protéger des communautés religieuses violent des droits élémentaires comme la liberté de religion.

PHARE FM : Cela signifie-t-il aussi que les chrétiens doivent tolérer le blasphème, Ludvine?

Ludvine : Sur le fond, oui. Car lorsque nous affirmons que Jésus est fils de Dieu et qu’il pardonne les péchés, nous blasphémons aux yeux des musulmans et des juifs. Par contre, sur la forme, rien ne justifie la vulgarité débridée ou la provocation agressive. Souhaitons que les auteurs de ces dérapages prennent conscience de leur manque d’éducation et/ou d’empathie.