L’invitée du jour — Solenne Bocquillon-LeGoaziou — Masculinisme et Manosphère : comment aider nos adolescents face aux discours radicaux en ligne ?

Le terme « masculinisme » s’immisce de plus en plus dans le débat public, souvent associé à des discours radicaux et misogynes diffusés en ligne, ciblant particulièrement les jeunes garçons. Face à cette montée des courants de la « Manosphère », de nombreux parents s’interrogent sur la manière d’accompagner leurs adolescents sans dramatiser ni ignorer un phénomène qui puise ses racines dans des quêtes identitaires, l’influence des réseaux sociaux et, parfois, un profond mal-être.
Solenne Bocquillon-LeGoaziou, entrepreneure, conférencière et autrice, éclaire ce phénomène complexe et partage des pistes pour maintenir le dialogue familial et protéger les jeunes des dérives de la Manosphère.
La Manosphère : un business model derrière des discours haineux
Le phénomène croissant des discours misogynes, voire haineux, à l’encontre des femmes interpelle et inquiète. Solenne Bocquillon-LeGoaziou préfère d’ailleurs parler de « Manosphère » plutôt que de « masculinisme », arguant d’un « business model » derrière cette mouvance. Elle souligne l’aisance avec laquelle les adolescents peuvent être exposés à ces contenus : « Nos enfants, nos ados sont à deux clics de se retrouver avec des contenus d’abord sexistes et misogynes et puis après avec des formations qu’on va leur vendre. » Cette industrie, souvent lucrative, exploite les vulnérabilités des jeunes pour propager ses idées.
Le rôle crucial du dialogue et du lien familial
Lorsqu’un parent découvre que son adolescent est exposé à ces discours, la réaction initiale doit être la « compréhension » plutôt que le « rejet ». Solenne Bocquillon-LeGoaziou insiste sur l’importance de questionner les propos tenus par l’adolescent. « Il ne faut absolument pas être dans le rejet. Par exemple, si votre enfant commence à vous dire “Les filles, c’est moins bien que les garçons”, il faut questionner. » L’objectif est de comprendre le mal-être, la quête de réponses et les problèmes que ces discours semblent résoudre pour l’adolescent.
La série Netflix “Adolescence” est citée comme exemple pour illustrer les conséquences d’une perte de lien parental, où un enfant « tout à fait normal » a pu basculer dans la Manosphère. « Ce qui est extrêmement important, c’est de garder ce lien et de questionner nos enfants », martèle Solenne Bocquillon-LeGoaziou. Un exemple concret : s’asseoir à côté d’eux et leur demander : « Pourquoi tu regardes ça ? Qu’est-ce qui t’intéresse ? Est-ce que tu peux nous montrer les influenceurs que tu suis ? Qu’est-ce qui te plaît dans ce discours ? » L’approche doit être celle du dialogue et non de la confrontation.
Quand la souffrance mentale alimente la quête de repères
Les discours de la Manosphère prospèrent souvent sur un vide : celui d’un manque de modèles masculins positifs et de repères clairs. « Nous sommes dans une période où jamais nous n’avons été autant en souffrance mentale », constate l’experte. De nombreux jeunes, garçons et filles, présentent des symptômes d’anxiété liés à l’école ou à la socialisation. Dans ce contexte de mal-être, les adolescents « trouvent plus ces réponses au travers des écrans qu’avec les discussions qui vont avec nous », souligne-t-elle. Les professionnels de la Manosphère exploitent cette vulnérabilité en offrant des réponses simplistes à des problèmes complexes, souvent sous couvert de pseudos-solutions.
Observer les signes et ne pas hésiter à chercher de l’aide
Des signaux doivent alerter les parents. Au-delà des remarques sexistes sur les filles, des « idées suicidaires » ou des « comportements d’auto-mutilation », comme le « jawline » (tentatives d’améliorer la mâchoire à l’aide de marteaux), nécessitent une intervention immédiate et l’appel à des professionnels de santé. Des ressources existent, comme le 31-14 ou le 39-19.
Le message central à retenir est celui du maintien du lien. « Je suis maman de trois garçons et je me dis, on peut très vite tomber dans le “ah, mais c’est l’adolescence, c’est normal, alors ils s’enferment dans leur chambre, ils ne vont pas parler avec nous, on va dire c’est normal, c’est l’adolescence” », admet-elle. Au contraire, il faut s’intéresser activement à ce qu’ils font en ligne. L’experte suggère de regarder des documentaires ou des contenus consommés par les jeunes avec eux. En montrant qu’on n’est pas « complètement contre eux et contre ce qu’ils consomment » et qu’on « essaie de comprendre », on renforce ce lien essentiel qui les protégera des « filets de l’industrie de la Manosphère ».
Accompagner un adolescent dans ce monde numérique complexe, c’est lui offrir des repères, un dialogue constant et l’esprit critique nécessaire pour déjouer les pièges des discours radicaux.








