Michaël Mutzner – Multinationales responsables

PHARE FM
Michaël Mutzner - Multinationales responsables
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PHARE FM : On va aujourd’hui en Suisse avec vous, Michael Mutzner. La population suisse a majoritairement soutenu un référendum qui s’est tenu il y a 2 semaines sur les multinationationales responsables. Et pourtant, cela n’a pas suffit pour que la proposition soit acceptez. Expliquez-nous cela…

Michaël : Oui, ça peut paraître bizarre qu’une initiative populaire qui obtient la majorité des voix, soit rejetée… Il n’y a pas qu’aux USA, où ce n’est pas toujours la majorité qui gagne – je fais référence notamment à l’élection de Donald Trump, il y a 4 ans, alors qu’il avait moins de voix que sa rivale, Hillary Clinton. Mais ici, c’est un peu différent. La Suisse, a un système fédéraliste, c’est à dire qu’elle est une fédération de 26 cantons. Pour qu’un texte soit validé par le vote populaire, il faut une double majorité. Non seulement, une majorité des voix, mais aussi une majorité de cantons. C’est pour éviter qu’une minorité de grands cantons puissent imposer sa volonté aux cantons plus petits. En l’occurrence, pour ce vote, la majorité des cantons n’a pas été atteinte, et l’initiative a donc été recalée. Malheureusement d’ailleurs, je dirais.

PHARE FM : Pourquoi “malheureusement”?

Michaël : Parce que sur le fond, c’était une initiative très innovante : elle consistait à rendre justiciable, en Suisse, les violations des droits de l’Homme commises par des entreprises suisses dans d’autres pays, en particulier dans des pays pauvres et où la corruption empêche parfois un recours en justice pour les victimes. C’est une initiative qui a connu un très fort soutien populaire, notamment avec l’appui des milieux des Eglises réformées, catholiques, mais aussi évangéliques et des ONG, et, on pouvait s’y attendre, une forte résistance des milieux économiques concernés.

PHARE FM : Cet engagement des Eglises et leur alliance avec les ONGs, c’est quelque chose de courant dans la politique suisse?

Michaël : Non, ce n’est pas vraiment courant. Surtout le fait que les Eglises s’engagent si visiblement pour une campagne politique est inhabituel. Sur le fond, je pense que la thématique était juste. Mais ça a aussi agacé un certain nombre de personnes. Soit des chrétiens qui ne se reconnaissaient pas dans cette position. Ou encore, les opposants politiques à cette initiative, qui n’ont pas du tout goûté que les Eglises osent se mêler de politique, comme ils disent. Ils ont surtout été surpris par l’ampleur de la mobilisation en faveur de cette initiative.

PHARE FM : Il y a eu des conséquences pour les Eglises et les ONG?

Michaël : Il y a eu des plaintes en justice contre certaines Eglises catholiques et réformées, en raison de leur statut d’Eglises reconnues. Mais je ne m’attend pas à ce que les Eglises soient inquiétées. Il y a aussi des critiques contre les ONG, qui sont exonérés d’impôts, reçoivent même des fonds publics et qui, à côté de cela, participent à des campagnes politiques. Pourtant, le droit dit clairement que ces associations peuvent s’exprimer dans le débat politique en lien avec le but d’intérêt public qu’ils poursuivent, tant que cela ne devient pas leur activité principale. De son côté, le gouvernement suisse a décidé de ne plus soutenir financièrement les campagnes de sensibilisation à la pauvreté menée par les ONG en Suisse, de peur qu’elles ne servent à soutenir des prises de position politique.

PHARE FM : Quel bilan tirez-vous de cette campagne?

Michaël : Le quasi-succès de cette initiative a démontré la force de mobilisation des ONG et des Eglises sur ces questions. Je ne m’attends pas à ce que ceci se reproduise à chaque votation – votations qui sont assez fréquentes en Suisse – mais cet épisode a permis de révéler le potentiel qu’ont les Eglises, à être une voix de la société civile sur les questions de justice.