L’invité du jour — Aubin Jeanteur : Nos centres-villes ont-ils encore un avenir ?

Face à l’essor du commerce en ligne et aux mutations des modes de vie, de nombreuses artères commerçantes voient leurs rideaux se baisser peu à peu. Aubin Jeanteur, premier vice-président de la CCI Marne Ardennes et président pilote de la mission commerce de CCI France, livre un regard lucide sur ces difficultés et invite à repenser ces espaces urbains. En 2024, la fréquentation des boutiques de centre-ville a diminué de près de 2% sur un an. Un recul qui ne relève pas d’un simple passage à vide économique, mais d’une transformation profonde des usages. Comme l’explique Aubin Jeanteur : « La baisse de fréquentation est le reflet d’une évolution profonde de nos modes de vie et de choix, parfois politiques, locaux ou non. L’un des aspects les plus visibles, notamment dans les villes moyennes, est une hausse de la vacance commerciale, c’est-à-dire des magasins fermés dans nos rues piétonnes. » Ce phénomène engendre un cercle vicieux dans les cœurs de ville. La fermeture d’une enseigne altère l’attrait de la promenade et ternit l’image de la rue. « Si vous allez dans une rue piétonne dans laquelle il y a des rideaux fermés, l’envie, la perception qualitative de la rue diminue et malheureusement, la vacance attire la vacance. » Plusieurs facteurs cumulés expliquent ce repli. La concurrence du numérique pèse lourdement sur certains secteurs clés, à l’image de l’habillement où « à peu près trente pourcents du marché sont captés par la vente en ligne », souligne Aubin Jeanteur. L’essor de la seconde main et le recul du prêt-à-porter de milieu de gamme ont également fragilisé les enseignes traditionnelles. À cela s’ajoute l’expansion rapide des zones commerciales périphériques, dont la surface a souvent crû plus vite que la population locale, ainsi que l’évolution des cellules familiales. Les récents épisodes de violences et de dégradations survenus en marge de manifestations ont encore alourdi la situation. Dans ce contexte tendu, Aubin Jeanteur exprime une réelle inquiétude pour les professionnels : « Rajouter du difficile sur du difficile, c’est vraiment obérer les capacités de rebond à une période de l’année qui est vraiment essentielle pour le commerce. » Aubin Jeanteur rappelle d’ailleurs l’impact direct de ces tensions : « Il est clair que les samedis dans nos magasins de centre-ville, quand on annonce une manifestation, quand bien même elle ne se tient pas, c’est 30 ou 40% de fréquentation en moins. » Pour inverser cette tendance, la réponse réside dans une approche globale de la ville. Les opérations de redynamisation doivent intégrer l’habitat, la culture et l’accès aux soins pour recréer une véritable attractivité. Selon Aubin Jeanteur, « l’idée n’est pas de retrouver un centre-ville commerçant comme il y avait il y a 30 ans, on doit passer à une stratégie de revitalisation globale. Quand on vient en ville, on vient pour acheter, mais on vient pas que pour acheter. Un centre de ville, c’est un centre de vie, c’est-à-dire qu’il y a des gens qui y habitent, des gens qui y travaillent, des gens qui viennent pour la culture et pour les services. » L’implantation de cabinets médicaux apparaît, par exemple, comme un levier déterminant. Un habitant de zone rurale parcourt volontiers plusieurs dizaines de kilomètres pour consulter un spécialiste. « Si on arrive à redonner au centre-ville un vrai rôle de centralité sur les services et notamment sur les services médicaux, on redonne une occasion supplémentaire de venir en ville », assure Aubin Jeanteur. La redynamisation des centres-villes repose enfin sur le dialogue entre élus, commerçants et chambres consulaires. Pour Aubin Jeanteur, « il est assez facile de mettre autour de la table les cinq ou six plus grands acteurs, de poser un diagnostic sur aussi bien les services, le médical, la résidentialité, et que chacun prenne sa part en se donnant un cadre d’objectif commun et assez précis. » Les citoyens eux-mêmes ont leur partition à jouer, sans nécessairement devoir dépenser plus. C’est la présence humaine qui redonne une âme aux rues. Comme le conclut Aubin Jeanteur , « ce n’est même pas une question de dépense, c’est une question de présence. C’est l’expérience, l’émotion qu’on va vivre en allant en ville qui fera la différence. »La vacance commerciale, miroir de mutations sociétales
De nouvelles habitudes de consommation et des fragilités accrues
Réinventer le cœur de ville au-delà du seul commerce
Une responsabilité partagée par tous les acteurs








