L’invité du jour — Thomas Uthayakumar — Le sol, cet allié oublié face au dérèglement climatique : la bétonisation menace des milliers d’hectares en France

Alors que canicules, inondations et sécheresses se multiplient, la protection des sols est un enjeu crucial, quoique sous-estimé. Chaque année, des milliers d’hectares disparaissent sous le béton, une tendance alarmante qui compromet notre capacité à lutter contre le réchauffement climatique.
Selon la Fondation pour la Nature et l’Homme (FNH), l’équivalent d’un département pourrait être artificialisé en France en seulement dix ans. Un constat préoccupant qui met en lumière l’urgence d’une prise de conscience et d’actions concrètes pour préserver cette ressource vitale.
Le sol, une infrastructure climatique essentielle et menacée
Thomas Uthayakumar, directeur du plaidoyer et des programmes de la FNH, souligne l’importance des sols dans la régulation climatique. « Le sol, c’est une de nos principales infrastructures climatiques. C’est pour ça qu’on dit souvent que le sol vivant, c’est à la fois une éponge en hiver et un climatiseur naturel en été. » Il déplore que, malgré les alertes sur le climat, les sols soient « relégués au troisième ou quatrième plan » alors que la France continue d’artificialiser massivement.
Cette bétonisation accélérée s’inscrit à contre-courant des impératifs climatiques. Thomas Uthayakumar insiste : « il faudrait absolument que cette bétonisation décroisse très largement et qu’on fasse en sorte justement de protéger nos sols et en particulier pour lutter contre les canicules qui vont malheureusement s’accélérer ces prochaines années. »
Un décalage entre la loi et la réalité
En 2021, la loi Climat et Résilience a fixé l’objectif ambitieux de diviser par deux le rythme de l’artificialisation. Pourtant, la FNH observe un décalage inquiétant sur le terrain. L’étude de la fondation révèle que des centaines de milliers d’hectares pourraient encore être artificialisés.
« Le problème, c’est qu’on n’y est pas du tout », affirme Thomas Uthayakumar. Il pointe du doigt le niveau parlementaire, où de nombreux élus « commencent à octroyer des dérogations et cherchent finalement à affaiblir ce ZAN (Zéro Artificialisation Nette) et à bétonner davantage. » Une démarche jugée « totalement à rebours de ce qu’on devrait faire aujourd’hui et en particulier quand on subit une canicule aussi importante aujourd’hui. »
Le sol : plus qu’un support, une ressource limitée et multifonctionnelle
La vision du sol comme simple « foncier disponible » doit être dépassée, selon l’expert. « C’est censé être un compartiment vivant. Il y a une biodiversité extraordinaire. C’est un puits de carbone et c’est aussi fondamental pour se nourrir. » À l’heure où les discussions portent sur la souveraineté industrielle et alimentaire, le sol se trouve « au carrefour de tous ces enjeux-là. »
Il ne s’agit donc pas seulement d’un support pour le logement ou l’industrie, mais d’un « compartiment environnemental » essentiel à une économie viable. Beaucoup d’élus, malheureusement, semblent l’oublier.
Des élus déconnectés des enjeux ?
L’analyse de la FNH met en évidence cet éloignement des réalités : « plus de 350 amendements répartis dans 17 textes législatifs qui ont tenté justement d’affaiblir l’objectif de sobriété foncière. » Pour Thomas Uthayakumar, cela démontre qu’une « très grande part de nos élus sont déconnectés de nos enjeux environnementaux, de nos enjeux autour du logement et de l’industrie. »
Il souligne l’importance de ne pas opposer ces enjeux, mais de « composer avec. » C’est dans ce sens que les politiques publiques devraient s’inscrire pour concilier développement et préservation.
Des leviers d’action pour préserver les sols
L’objectif de zéro artificialisation nette (ZAN) fixé pour 2050 est sérieusement menacé par le « jeu parlementaire ». « Lorsque l’on a analysé les centaines d’amendements et les 17 textes législatifs qui visent justement à affaiblir cet objectif de zéro artificialisation nette, à savoir arrêter de bétonner n’importe où et n’importe comment, puisque l’on est en phase, comme je le disais tout à l’heure, d’artificialiser l’équivalent de l’Essonne en l’espace de 10 ans, donc c’est considérable ».
Protéger nos sols implique de « ne pas opposer logement, industrie et environnement ». Le logement représente deux tiers de l’artificialisation et l’industrie y contribue également. L’enjeu est de concilier la lutte contre le mal-logement (qui touche 4 millions de personnes) et la réussite du ZAN, tout en répondant aux besoins de l’industrie et de la création d’emplois dans le cadre d’une transition écologique.
La réhabilitation des friches, une alternative sous-exploitée
Les friches industrielles représentent une solution prometteuse pour limiter l’artificialisation. Cependant, leur réhabilitation se heurte à des freins majeurs. « Les friches, le grand problème, c’est la pollution et ça coûte très cher justement de désalimenter parfois, de dépolluer. C’est des centaines de milliers d’euros à l’hectare. » Cette difficulté financière pousse les porteurs de projets industriels à préférer l’artificialisation de nouveaux espaces naturels, agricoles ou forestiers.
Un appel aux décideurs publics
Thomas Uthayakumar adresse un message clair aux décideurs :
1. Mettre en place « un plan qui permette justement de restaurer rapidement nos sols ».
2. Accompagner financièrement et techniquement les collectivités, notamment à travers une révision de la fiscalité. Actuellement, la fiscalité basée sur l’étalement urbain récompense l’artificialisation. Il est urgent de « changer cette logique et qu’on récompense les collectivités qui cherchent justement à préserver les espaces naturels, agricoles et forestiers. »
Thomas Uthayakumar conclut par un appel à l’action et à la lecture des travaux de la FNH, qui « montrent que c’est possible, on peut justement sauver nos sols et faire en sorte d’avoir une qualité de vie améliorée et une économie qui marche mieux. »








