Pierre et les 153 poissons

Depuis quelques jours, les disciples savent que Jésus est ressuscité. Des femmes, puis eux-mêmes, ont eu la surprise — quelque peu paniquante — de voir le « mort-vivant ». Avouons que ce n’était pas si évident, et que le doute était permis. Une des consignes données depuis le tombeau vide, à la sortie de Jérusalem, était de se rendre en Galilée pour y retrouver le Ressuscité. C’est ainsi que, selon l’Évangile de Jean, on retrouve plusieurs des disciples sur les bords du lac de Tibériade, ce fameux lac que l’on appelle aussi mer de Galilée. Ils sont sept, et Pierre, pour tuer le temps — mais aussi parce qu’il faut bien continuer à vivre — signale qu’il va pêcher. Nous sommes durant la nuit ou au petit matin, selon l’usage de la pêche en ce lieu. La pêche n’est pas nécessairement mauvaise, elle n’est pas encore miraculeuse : c’est un jour qui se lève, assez ordinaire. Sauf que… en approchant de la rive, les pêcheurs — qui ont tous accompagné Pierre — distinguent une silhouette au bord de l’eau. L’homme les interpelle : « Enfants, n’avez-vous rien à manger ? » La réponse est non. « Alors jetez vos filets à droite. » Pour le lecteur attentif de l’Évangile, il y a ici un goût de déjà-vu. Les disciples s’exécutent et, bis repetita, les filets se remplissent de poissons. Alors Jean, qui était dans la barque, murmure à Pierre : « Pas de doute, c’est le Seigneur ! » À ces mots, Pierre semble percuter et saute à l’eau pour rejoindre l’homme sur la rive. C’est, en tout cas, ce que l’on imagine. Sauf que … la suite du récit a une chronologie particulière : les disciples dans la barque ont le temps d’accoster et de constater que Jésus a déjà allumé un feu sur lequel quelques poissons sont en train de cuire. L’homme leur dit : « Apportez un peu de votre pêche pour compléter. » Et c’est Pierre qui retourne à la barque pour chercher du poisson. Et là, on apprend qu’il y avait précisément 153 gros poissons. On ne dit pas « une centaine » ou « environ 150 », non : 153. Cela veut dire que quelqu’un a pris le temps de compter. Dans le contexte, c’est tout à fait étonnant, pour ne pas dire incongru. Sauf que… voici ce que j’imagine : Pierre a peur d’être confronté à celui qu’il a abandonné. Lui qui jurait ses grands dieux qu’il resterait fidèle, même si tout le monde trahissait, se retrouve face à Jésus. Je pense que Pierre n’était pas pressé de devoir s’expliquer ou de recevoir des reproches du style : « Alors Pierre, parle-moi un peu du coq qui n’a pas eu le temps de chanter une fois que tu m’avais déjà renié trois fois ? » Voilà le genre de chose qu’on n’a pas envie de vivre, surtout devant les copains… et devant Jean, celui qui a été présent jusqu’au bout, même à la croix. Alors, quand Jésus demande d’aller chercher d’autres poissons, Pierre en profite pour rendre service et s’éloigner. Et il prend tout son temps : 1, 2, 3… 47, 48, 49… 151, 152, 153. Voilà comment on retarde la confrontation.





