L’invité du jour — Rodolphe Baron : de la prostitution à la reconstruction

Permettre à des personnes abîmées par la prostitution de se reconstruire grâce à un parcours d’insertion sociale et professionnelle adapté, telle est la mission de l’association Solenciel. Depuis 2017, cette initiative a permis à des dizaines de femmes de se reconstruire grâce à un parcours adapté. Rodolphe Baron, son fondateur, nous partage la rencontre décisive qui a tout changé ainsi que les principaux obstacles rencontrés au démarrage de cette association.
J’étais bénévole au sein d’une association, qui s’appelle Magdalena, et qui a la particularité de faire des tournées du cœur, des maraudes de nuit auprès des personnes en prostitution. Je me suis investi dans cette association à Grenoble. Un soir, on a rencontré sept femmes qu’on n’avait jamais rencontrées avant. C’était leur premier soir de prostitution en France. Au bout de trois mois de rencontres hebdomadaires, le lien de confiance s’est tissé et elles ont exprimé le désir de sortir de la prostitution. Elles ont mis comme condition de sortie le fait d’avoir un travail. Ça a réveillé en moi mon côté entrepreneur et, à ce moment-là, on a construit ensemble une solution sur mesure. C’est comme ça qu’est née l’association Solenciel en 2017.
On a eu deux enjeux majeurs. D’abord, c’était de trouver des entreprises partenaires pour générer de l’activité économique, de manière à pouvoir embaucher ces femmes et les envoyer faire des prestations de nettoyage de bureaux dans ces entreprises. Il a fallu convaincre des dirigeants d’entreprise de confier le ménage de leurs locaux à une association d’insertion professionnelle sur ce public de femmes victimes de prostitution. Et puis on avait un deuxième enjeu administratif, puisque les réseaux de prostitution font venir aujourd’hui des personnes de l’étranger et confisquent tous leurs papiers. Pour permettre aux personnes de sortir de la prostitution, il faut obtenir une autorisation de travail pour qu’elles puissent travailler en France.
Solenciel propose un chemin structuré en quatre étapes clés pour aider ses bénéficiaires : faire confiance, se reconstruire, construire son avenir et s’envoler. Au-delà du travail, l’association propose à ces femmes un accompagnement global avec un soutien à la fois humain et social.
Quand on demande aux personnes qui viennent frapper à notre porte ce qu’elles veulent faire, la réponse qu’on nous donne souvent c’est : “moi je ne sais faire que la prostitution”. Donc il faut les aider à se rendre compte qu’elles ont d’autres possibilités. C’est la première étape. À ce moment-là viennent souvent les métiers du nettoyage et de la restauration, comme possibilité.
Puis on va lever les freins à l’emploi pour pouvoir ensuite démarrer le parcours. C’est la deuxième étape. On embauche les personnes, qui sont accompagnées au niveau social par des assistantes sociales. Il faut bien avoir en tête que les victimes de la prostitution sont victimes de tout un tas de violences, notamment sexuelles, et ça crée un trouble post-traumatique complexe. L’assistante sociale va être là pour identifier toutes les difficultés d’ordre privé de la personne : sur la santé mentale, la santé corporelle, l’hébergement, sur le droit administratif, sur le mode de garde des enfants, la relation au conjoint, etc. On met aussi en place des cours de français pour qu’elles puissent progresser rapidement en français, condition sine qua non de l’insertion sociale et professionnelle. Toutes nos bénéficiaires ont six heures de cours de français par semaine qui sont sur leur temps de travail, c’est de la formation professionnelle. Il faut qu’elles reprennent confiance en elles, avec le travail, avec le fait de réussir quelque chose, de reprendre leur autonomie.
La troisième étape va être la construction d’un projet professionnel personnalisé. On prépare déjà la sortie de Solenciel, ce parcours qui dure deux ans. On va réveiller leurs désirs, leurs rêves.
La quatrième étape, c’est la sortie, soit directement dans l’emploi vers un métier choisi, soit vers une formation qualifiante en vue d’accéder à ce métier choisi.
En octobre dernier, Rodolphe Baron a reçu le prix de l’entrepreneur de l’année. Au-delà de la récompense, ce prix représente un levier pour une plus grande mobilisation autour de ces femmes qui veulent sortir de la prostitution. Des dizaines d’entre elles sont aujourd’hui sur liste d’attente auprès de Solenciel pour sortir de cette précarité extrême.
Ce prix est un prix des entreprises. Il est donc extrêmement intéressant pour pouvoir multiplier les partenariats et avoir plus d’activités et plus de postes en insertion. On a 170 personnes en attente aujourd’hui. Ensuite ce qui va également être nécessaire pour nous, ce sont des agréments administratifs pour permettre à toutes ces personnes en attente d’avoir une autorisation de travail et de pouvoir intégrer Solenciel. Ce sont nos deux enjeux majeurs et ce prix-là nous permet d’avoir de la visibilité et de la crédibilité dans notre projet.
Solenciel a débuté à Grenoble avant de s’étendre à Lyon, puis à Paris, Toulouse et Nantes. L’association ne cesse d’évoluer et a encore d’autres projets pour l’avenir.
L’objectif est d’ouvrir une ou deux nouvelles antennes en 2026, une en métropole et une probablement en outre-mer. Il y a de la prostitution partout et on a des grandes entreprises partenaires présentes également partout. On cherche également un lieu où les services de l’État vont pouvoir nous accompagner en termes d’agréments administratifs.



