L’invité du jour — Thibault Van Den Bossche nous alerte sur la persécution des chrétiens en Turquie

Autrefois berceau du christianisme, la Turquie a vu disparaître presque toute sa population chrétienne en un siècle. Comment un pays qui abritait les premières communautés chrétiennes est-il devenu un territoire où les chrétiens représentent moins de 1 % de la population ? Analysons les causes et les conséquences de cette transformation avec Thibault Van Den Bossche, chargé de plaidoyer au Centre européen pour le droit et la justice.
Les chrétiens de Turquie sont d’une grande diversité. Ils remontent en fait aux premiers temps du Christ. L’Anatolie a vu les premiers temps de l’Église. Le concile de Nicée, par exemple, a eu lieu en Turquie actuelle, dès 325. La communauté la plus nombreuse est celle des Arméniens orthodoxes. On retrouve aussi des Syriaques, des Chaldéens, des catholiques, des Grecs. C’est une diversité ethnique et religieuse avec des catholiques, des orthodoxes et également des protestants.
Le déclin du nombre de chrétiens en Turquie est spectaculaire. Alors qu’ils étaient 20 % en 1915, ils ne représentent plus que 0,3 % de la population aujourd’hui. Autrefois appelée Asie Mineure, la Turquie est pourtant un des berceaux historiques du christianisme.
La disparition massive des chrétiens de Turquie pourrait remonter même au XIe siècle. Avant, la Turquie faisait partie de l’Empire byzantin, puis il y a eu la conquête des Turcs à partir du XIe siècle. Depuis, il y a eu des conversions forcées, une « turquification » des populations arméniennes, grecques et syriaques, par la langue, la culture et la religion, pour faire d’une population chrétienne une population musulmane. À partir de 1894, l’Empire ottoman est entré dans une politique étatique d’épuration de la population, de génocide. L’Empire ottoman a persécuté les chrétiens et la jeune république turque, à partir de 1923, a poursuivi ce travail d’homogénéisation religieuse de la nation sunnite.
L’héritage des chrétiens de Turquie est encore immense aujourd’hui parce que c’est le siège du patriarcat œcuménique de Constantinople. Certes, les chrétiens grecs orthodoxes représentent environ 2 500 fidèles aujourd’hui en Turquie. Le patriarche œcuménique de Constantinople a un faible nombre de fidèles en Turquie mais est le responsable de 250 millions d’orthodoxes à travers le monde. C’est donc un grand symbole que d’avoir ce patriarcat à Constantinople. Pourtant, la politique de l’État est de nier cette importance historique du christianisme en Turquie.
Aujourd’hui, les chrétiens de Turquie sont confrontés à la violence directe, physique contre leurs personnes, mais aussi à des attaques contre les églises et les bâtiments d’églises. On peut citer également les discours de haine, très répandus dans les médias, dans les interventions des politiques, comme la négation du génocide arménien, par exemple. Les chrétiens se rendent compte des difficultés dans les élections, que ce soit pour les patriarches grecs orthodoxes ou les patriarches arméniens. Les églises n’ont pas de personnalité juridique et cette discrimination ne touche pas que les communautés chrétiennes historiques, c’est-à-dire les Grecs orthodoxes, les Arméniens et les Syriaques, mais elle touche aussi les chrétiens turcs et les chrétiens étrangers.
À l’occasion des 1 700 ans du concile de Nicée, le pape Léon XIV a entrepris son premier voyage apostolique le week-end dernier, avec une étape de quatre jours en Turquie. Quels étaient les objectifs de cette visite et quelles en seront les retombées ?
Les objectifs étaient de trois ordres. Tout d’abord, la promotion de l’unité des chrétiens. Il y avait ensuite le rapport entre les chrétiens et les musulmans, dans la promotion du dialogue et de la paix entre ces deux religions. Et en filigrane, de manière diplomatique, la promotion de la protection des chrétiens, car c’est une réalité difficilement niable : la situation des chrétiens en Turquie est très difficile.
Il est difficile de prévoir des retombées positives directes à court terme. En revanche, le pape a eu des mots forts en érigeant la Turquie en exemple, comme un pays à majorité musulmane où vivent des chrétiens en paix. C’est peut-être un vœu pieux, néanmoins, ça engage le président Erdoğan à respecter l’image que le pape a voulu donner du pays. Il faut prier pour que les encouragements du pape soient entendus.
Le Centre européen pour le droit et la justice agit pour défendre la liberté religieuse en Turquie et propose plusieurs mesures concrètes pour garantir les droits des chrétiens.
Il faudrait déjà un changement dans la mentalité, pas forcément du peuple turc, mais en tout cas de son administration et de son gouvernement. Il faudrait laisser la place à tout le monde. Ensuite, il faudrait accorder les droits et les mettre en pratique. Les droits quant à la personnalité morale, quant aux élections, quant à la non-ingérence dans les fondations chrétiennes. Garantir l’autonomie à toutes les différentes communautés chrétiennes pour qu’elles puissent exercer leur liberté de religion en paix, leur liberté d’expression en paix, leurs droits de propriété en paix. Les chrétiens, en fait, sont un liant dans la société. Ils ne font de mal à personne. C’est très important de leur conserver ce rôle et de ne pas sombrer dans une homogénéisation totale de la Turquie.








