Grain de Poivre du 13 mars – Pascal Portoukalian – Ces expressions machinales et maladroites que l’on prononce tous les jours

Grain de Poivre du 13 mars – Pascal Portoukalian – Ces expressions machinales et maladroites que l’on prononce tous les jours
Grain de sel/poivre ?

 
 
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Tous les jours, nous utilisons maladroitement certaines expressions machinales ! Nous sont-elles néfastes, ainsi qu’à ceux à qui nous les adressons ?Repérage avec Pascal Portoukalian, notre chroniqueur.

 

Phare FM : Vous voulez nous parler de ces petites formules machinales et maladroites que l’on prononce tous les jours. En quoi vous posent-elles problème Pascal ?

Chroniqueur : Eh bien, elles illustrent pour moi notre tendance à délibérément nous priver de notre propre capacité de réflexion ou de jugement. Est-ce qu’il ne vous est jamais arrivé, après avoir dit quelque chose, de vous dire « mais pourquoi j’ai dit ça, au fait ? Ca n’a pas de sens ! »

Phare FM : Premier exemple selon vous : la formule « Merci. De rien ! »

Chroniqueur : La dernière fois que des amis sont venus chez moi, ils avaient amené un petit cadeau. J’exprime naturellement l’expression de mon remerciement – Merci. Et tout aussi naturellement, ils me répondent « De rien ». De rien ? Pourquoi  » de rien » ? Est-ce qu’ils dévalorisent à tel point la valeur de ce qu’ils m’offrent pour le qualifier de « rien » ? Mais alors, si leur cadeau n’est rien, qu’ils se le gardent ! Il n’y a aucune raison de dévaloriser ainsi ce qu’on fait, ce qu’on offre. Je préfère – et de loin – répondre « Avec plaisir ». Avec plaisir, signifie qu’on sait bien que ce cadeau nous a coûté quelque chose en efforts, en argent ou en temps, mais que nous étions prêts à consentir ce sacrifice au profit de la personne à qui on l’offre.

Phare FM : Vous ne pensez pas que c’est juste une formule machinale, à laquelle il ne faut pas porter plus d’attention que ça ?

Chroniqueur : Oui bien entendu, dans la réalité, il est plutôt rare qu’on cherche ainsi réellement à se dévaloriser ou à dévaloriser ce qu’on offre. Le problème, en la circonstance, c’est la répétition d’une formule qui n’a pas vraiment de sens et à laquelle on n’a pas réfléchi.

Phare FM : Vous avez un autre exemple ?

Chroniqueur : Si je vous demande « Ca va, Sandrine ? », que me répondez-vous ?

Phare FM : Oui, ça va très bien, merci !

Chroniqueur : Vous voyez, ma question simple « ça va ? » vous a mis en situation d’otage de ma paresse lexicale. Otage, parce que vous êtes obligée de répondre par l’affirmative « oui, ça va ». Question brève, réponse brève. Si la personne répond « non, ça va pas », le piège se retourne contre celui qui a posé la question : il est nécessaire de s’enquérir réellement de ce qui ne va pas, sous peine de passer pour un sans-cœur. Si l’on n’est pas prêt à prendre le temps d’écouter son interlocuteur nous dire ce qui ne va pas, mieux vaut s’abstenir de lui demander si « ça va ».

Phare FM : Ca devient compliqué alors d’ouvrir la bouche !

Chroniqueur : Vous le savez, j’aime être vigilant sur les mots que nous employons. Les mots sont porteurs de sens, et les utiliser à bon escient, permet de structurer sa pensée. On le sait, l’appauvrissement d’une langue entraîne l’appauvrissement des cultures qui lui sont attachées. Et l’appauvrissement de la langue passe par l’appauvrissement des usages qu’on en fait. Une expression mal utilisée par tous, un mot tombé en désuétude, et c’est un petit morceau de notre culture qui est directement affecté. C’est un petit espace supplémentaire laissé à l’inconnu pour prendre du contrôle sur nous.

Phare FM : Selon vous, ce problème d’appauvrissement lexical est la partie émergée d’un iceberg beaucoup plus profond.

Chroniqueur : En effet, pourquoi je m’attache à évoquer ce problème de mots ? Parce qu’il est révélateur d’un fait. Nous sommes dans une situation dans laquelle certains veulent s’emparer de notre capacité de réflexion, pour mieux nous imposer la leur. Regardez à quel point la téléréalité – et ce n’est qu’un exemple – a pris place dans le quotidien de millions de personnes, et à quel point cela affecte leur esprit critique et influence leur manière de penser. Regardez comme le bombardement d’informations négatives ou inutiles nous empêche de nous attacher aux choses réellement édifiantes ou importantes. Les médias de masse sont d’une puissance phénoménale pour imposer leurs vues, leurs manières de réfléchir, et surtout leurs manières de laisser l’autre réfléchir pour soi.

Phare FM : Alors quelle solution proposez-vous pour sortir de cette ambiance imposée ?

Chroniqueur : Pour lutter contre cela, pour reprendre notre territoire, eh bien cela passe par ce qu’on choisit de regarder, ce qu’on choisit de lire, et ce qu’on choisit de dire. Cela nécessite un peu de travail au début, mais croyez-moi, le jeu en vaut la chandelle, car au final, c’est bien de libre-arbitre et de liberté de conscience dont il est question.

Chroniqueur : Tout le monde n’est pas linguiste, tout le monde n’est pas agrégé de lettres, j’en conviens, et moi-même je ne suis ni l’un, ni l’autre. Mais tout le monde est responsable de ce qui sort de sa bouche.

Phare FM : Merci Pascal Portoukalian

Chroniqueur : Et je réponds : « Avec plaisir ! »