Grain de Poivre du 03 novembre – Eric Lemaitre – L’histoire humaine est-elle un progrès ?

Notre chroniqueur nous invite à porter un autre regard sur le monde dans lequel nous vivons…

 

 

Phare FM : Un article de Jacques Lecomte paru récemment dans la presse mentionne que l’histoire humaine est loin d’être décadente, nous voulions savoir Éric, si l’histoire humaine n’était finalement pas engagée dans une forme de progrès permanent ?

Chroniqueur : Tout d’abord Sandrine, et si vous le permettez, il faudrait commencer par définir le progrès. Le progrès désigne un changement d’état qui s’oriente vers le positif. L’idée de progrès contient l’idée du mieux, d’un progrès qui conduirait l’humanité vers un mieux technique, un mieux sanitaire, un mieux moral. Lorsque l’on passe en revue toutes les périodes de notre humanité, Il apparaît en effet incontestable de souligner partout la dimension du progrès. Le progrès a en effet permis à l’Homme de se sédentariser, le progrès a également permis l’amélioration de la vie et de vaincre un grand nombre de maladies. L’allongement de l’espérance de vie est presque deux fois plus important aujourd’hui qu’il y a plusieurs milliers d’années.

Phare FM : Peut-on également parler de progrès moral Éric ?

Chroniqueur : Oui d’une certaine façon, il n’est pas contestable de souligner le progrès moral, encore faut-il indiquer, que le progrès moral est bien loin d’avoir été généralisé à l’ensemble de la planète. Mais incontestablement l’abolition de l’esclavage, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, ainsi que la reconnaissance des droits des femmes ou encore les progrès de la démocratie sont autant d’exemples des avancées humaines sur le plan strictement, qui font que l’on peut soutenir l’idée d’un progrès de l’histoire.

Phare FM : Pourtant Éric le progrès technique a été utilisé à des fins moins humanistes, et a de fait contribué à la barbarie, par conséquent à l’antithèse exacte d’un progrès moral ?

Chroniqueur : Vous avez raison Sandrine et l’histoire humaine n’est pas terminée, de fait penser que la dimension du mal ne serait qu’une forme de ride qu’il suffirait de gommer relève d’une pure ineptie ou niaiserie. De tous les siècles, c’est le XXe siècle qui a été en effet le plus meurtrier, ainsi n’effaçons pas de notre mémoire, l’holocauste, les camps de concentration soviétiques, nazis ou chinois, ainsi que la prolifération nucléaire. Or ces faits relatant des épisodes meurtriers de notre histoire ont été engendrés par les avancées technologiques. Cela ne peut pas être considéré en soi comme un progrès moral ou un progrès de l’histoire humaine. Or l’histoire humaine évolue en effet vers davantage de réponses techniques et paradoxalement de souffrances morales du fait de la désincarnation de la relation à l’autre et de la distanciation entre le moi et l’âme comme le soulignait Hannah Arendt dans la condition de l’homme moderne. Tout ceci doit nous conduire à réfléchir sur l’impératif nécessité de donner des limites au progrès technique, une science sans conscience ne serait-elle pas ruine de notre âme, ce que soulignait en son temps Rabelais.