Grain de Poivre du 05 juillet – Eric Denimal – Attention à l’insignifiant

Pour notre chroniqueur, la place grandissante de « l’insignifiant » dans nos vies peut nous détourner des choses essentielles. Explication.

 

Chroniqueur : En général, j’aime à dire que c’est parfois de l’insignifiant que peut naître l’extraordinaire. C’est d’ailleurs souvent très encourageant et cela suscite l’espérance.

Phare FM : Plus précisément, à quoi pensez-vous ?

Chroniqueur : Si on passe par la poésie et l’observation, on pourra dire que le grain de sable est insignifiant, mais plein de grains de sable, et vous avez le désert de Gobi, l’un des plus beaux du monde. Une goutte d’eau n’est rien, mais plein de gouttes d’eau et vous avez le Pacifique. Parfois, c’est une toute simple initiative de quelqu’un, et c’est tout un monde qui se réveille : c’est comme cela que sont nés la Croix Rouge internationale ou les Restos du Coeur. Oui, de « l’insignifiant » peut naître de grandes choses.

Phare FM : Mais… Je sens qu’il y a un mais !

Chroniqueur : Eh oui, il y a un mais. A l’heure où tout est information continue et donc au besoin d’alimenter en permanence cette information, on a basculé dans l’insignifiant et même la banalité la plus futile et le scoop anodin, pour ne pas dire inutile.

Phare FM : Des exemples ?

Chroniqueur : On fait aujourd’hui un sujet d’information, mais aussi de dérision, du moindre truc. Voyez comme la largeur de la cravate du Président français Macron, sur sa photo officielle, fait les choux gras des animateurs télé, devant un public à qui l’on commande de rire. L’autre jour, c’était les talonnettes de Sarkozy, ou les manches de costumes de Hollande… Aujourd’hui, c’est la cravate ou le dentifrice de Macron. On attire les internautes avec du miel Closer ou Gala : « savez vous qui sort avec la mère de Cyril Hanouna ? » « Connaissez-vous les soeurs du Premier Ministre ? » « Voyez qui accompagne Miss France à Roland Garros ! »… Voilà de la belle information utile et édifiante.

On peut se demander pourquoi les gens sont friands de ces ragots de comptoir et comment on peut les tenir en haleine avec des rebondissements aussi fulgurants que des hoquets de coccinelles ! A moins qu’à force de balancer ces platitudes, on change complètement les critères de valeurs et la hiérarchisation des nouvelles importantes ou pas.

Phare FM : Vous pensez que c’est une façon de détourner les gens de l’essentiel ?

Chroniqueur : Je pense surtout que l’on nivelle la pensée, et que l’on est de plus en plus dans le bas étage. Oui, je pense que l’on noie les gens dans des niaiseries frivoles et souvent médiocres pour qu’ils s’éloignent des vraies problèmes, et qu’ils se transforment progressivement en moutons faciles à conduire. Il est sans doute bien plus redoutable de parler aujourd’hui des situations tragiques dans le monde et jusqu’à nos portes,  parce qu’évoquer les vrais drames c’est aussi pointer du doigt l’impossibilité de nos gouvernants à trouver de vraies solutions. « Du pain et des jeux ! »

Phare FM : Vous voulez terminer avec une citation poétique… !

Chroniqueur : Oui ! Le poète romain Juvénal dénonçait une population qui se laissait aller et se satisfaisait de pain et de jeux : le peuple se contentait de se nourrir et de se divertir. Ainsi ne se souciait-il plus d’enjeux plus exigeants, ou à long terme concernant le destin de chacun ou de celui de la collectivité. Juvénal critiquait aussi le pouvoir politique, qui alimentait et exploitait cette tendance à la vie facile et heureuse par la diffusion de discours populistes. Rien de nouveau sous le soleil, dira-t-on. Il faut juste signaler que le poète latin vivait à l’époque des derniers empereurs romains, en pleine décadence. Cela devrait nous aider à réfléchir et surtout, à ne plus écouter ni donner crédit à ces amuseurs publics – souvent trop bien payés – qui ne distillent que des balivernes, broutilles et autre fanfreluches.